Le Grand Témoin : Karine Pinon, présidente de MedFrance

Pour l’industrie pharmaceutique, l’année 2026 a débuté par une véritable recomposition de la représentation syndicale. Au cœur de cette réforme l’Amlis – association des PME de santé – et d’autres grands noms se sont désolidarisés du Leem, le syndicat historique des entreprises du médicament, pour créer un nouveau syndicat, MedFrance. À sa tête, Karine Pinon, CEO du Laboratoire X.O.

Pharmacienne et CEO du Laboratoire X.O, Karine Pinon a pris la présidence de MedFrance.
Pharmacienne et CEO du Laboratoire X.O, Karine Pinon a pris la présidence de MedFrance. (Crédit : Laboratoire X.O)

ON HEALTH : Pharmacienne de formation, vous étiez jusqu’à dernièrement présidente de l’Association des moyens laboratoires et industries de santé, et vous venez de prendre la présidence de MedFrance, un nouveau syndicat professionnel. Qu’y a-t-il derrière MedFrance ?

Karine Pinon, présidente de MedFrance : MedFrance représente les PME et ETI qui fabriquent essentiellement en France et en Europe. Une des conditions d’admission, c’est d’avoir au moins 60 % de sa fabrication de façon directe ou indirecte qui est faite en France ou en Europe. On s’adresse aux PME et aux ETI, soit à peu près 176 compagnies. Cela représente 34 % des MITM [Médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, Ndlr] consommés par les Français et quelque 24 000 emplois directs générés. Enfin, un dernier point est très important pour nous, c’est que les adhérents de MedFrance soutiennent ce qu’on appelle une double régulation, c’est-à-dire un taux M [palier fixé par la Loi de financement de la Sécurité sociale qui, lorsqu’il est dépassé, déclenche une contribution supplémentaire à la clause de sauvegarde, Ndlr] qui soit différencié pour les produits matures et pour les produits innovants.

Qui est derrière MedFrance ?

Nous avons, à ce jour, 55 membres. Pour la plupart des membres de l’Amlis, mais nous ont aussi suivi Biocodex, Opella et UPSA, qui n’étaient pas à l’Amlis initialement. Nous avons plein de demandes d’adhésion, et nous sommes en cours de recrutement.

Ce syndicat est né suite à une recomposition profonde de la représentation de l’industrie pharmaceutique…

C’est né d’un constat qu’un syndicat unique ne pouvait pas porter les intérêts de tous. Le syndicat qui était le Leem travaillait sur un plus petit dénominateur commun. Et ce plus petit dénominateur commun, forcément il ne satisfait personne. Les deux sujets que l’on a à cœur encore une fois qui sont matures et territorialité, ç’étaient deux sujets qui n’étaient pas portés par le Leem, et voire-même le Leem allait à l’encontre de nos amendements. Donc il y a un moment où l’on se dit que si notre syndicat ne défend plus nos intérêts, pourquoi continuer à cotiser pour un syndicat qui va à l’encontre de ce que nous voulons. Le Leem avait un esprit kolkhosien, c’est-à-dire que tout le monde doit contribuer de la même façon à l’effort national qui est demandé, mais on ne peut pas demander aux gens de contribuer de la même façon quand le niveau de marge n’est pas le même et quand les business models sont différents. Et donc finalement, inévitablement, il y a un moment où il y a rupture, et il faut prendre acte.

On a souvent tendance à dire qu’à plusieurs on est plus forts… Comptez-vous malgré tout ouvrir le dialogue avec le Leem pour travailler conjointement sur certains points ?

Pour l’instant il y a encore beaucoup d’émotions. Le divorce a été prononcé il y a trois mois… Je pense que c’est un peu trop tôt pour imaginer travailler ensemble sur des sujets, et pourtant il y aurait des sujets sur lesquels il y a un intérêt commun, parce qu’il y a un plus petit dénominateur commun qui existe. Je pense qu’il faut laisser un peu de temps avant que les choses se posent. Néanmoins, nous aurons des sujets en commun avec le syndicat qui vient du G5 Santé, notamment sur la question de territorialité qui est fortement défendue aussi par le G5.

Que revendique concrètement MedFrance ?

Nous avons deux objectifs principaux. Le premier est de reconnaître ce qu’on appelle la territorialité, c’est-à-dire avoir une fiscalité qui est plus clémente pour les gens qui créent de la valeur sur le territoire français et européen, et qui contribue à la souveraineté sanitaire. C’est cette création de valeurs que l’on veut se voir refléter, soit par l’attribution d’un prix qui est plus attractif, soit par de la fiscalité. Deuxième chose, il s’agira de créer un environnement économique favorable pour ces produits matures qui permette de les maintenir sur le marché. Aujourd’hui, nous avons un facteur de corrélation qui est de 90 %, puisque 90 % des ruptures concernent des produits de moins de dix euros. Nous avons donc un lien de causalité énorme entre prix du médicament et rupture, et qui dit rupture dit souvent arrêt de commercialisation au bout d’un moment…  c’est donc tout ce lien-là, tout cet environnement sur lequel on souhaite travailler pour avoir un environnement économique favorable pour le maintien de ces produits matures sur le marché.

Qu’est-ce que les médicaments matures ? Peut-on parler de médicaments du quotidien ?

Un médicament mature, c’est un produit qui n’est plus sous patent, c’est-à-dire sous la protection du brevet. C’est, normalement, après dix ans de commercialisation. Dans le produit mature, vous pouvez avoir aussi bien du paracétamol, qui est effectivement un produit du quotidien, mais vous pouvez très bien avoir aussi un produit comme, par exemple, j’ai un produit qui est dans l’hémorragie subarachnoïdienne. Ce n’est pas un médicament du quotidien, mais c’est un produit d’urgence médical absolu, post-AVC. C’est pour ça que nous parlons de produits matures et essentiels, parce que beaucoup de ces produits, par exemple tous les produits anti-hypertenseurs, tous les produits anti-parkinsonien, tous les produits anti-épileptiques, sont des produits matures. Autre exemple, nous avons SERB Pharmaceuticals qui est chez nous, SERB est spécialisé dans le développement d’anti-poisons. Finalement, le produit mature définit un produit qui n’est plus sous protection de brevets, mais derrière vous avez plein de typologies de produits.

Quelles seront les actions à venir de MedFrance ?

Au cours du PLFSS 2025, on a fait des avancées majeures, avec des amendements qui sont passés, qui sont sur les deux sujets qu’on a évoqués, la territorialité et les produits matures. Ce sont des amendements qui ont été votés à la fois chez les députés et chez les sénateurs et qui sont plutôt dans notre faveur. Le point majeur aujourd’hui, c’est de faire voter des décrets pour la mise en application de ces amendements qui ont été votés. Parce que finalement, le Parlement vote, mais ce n’est jamais mis en application. Alors, pour des raisons évidentes économiques, mais c’est un peu anti-démocratique que d’avoir des parlementaires qui poussent des lois qui derrière ne sont pas appliquées. Notre première action, c’est de veiller à la mise en application par décrets de ces lois qui favorisent à la fois ce qui a été voté sur la protection des produits matures et sur la territorialité.

Jusqu'alors présidente de l'Amlis, Karine Pinon a été élue à la tête de MedFrance, le nouveau syndicat des PME et ETI pharmaceutiques.
Jusqu’alors présidente de l’Amlis, Karine Pinon a été élue à la tête de MedFrance, le nouveau syndicat des PME et ETI pharmaceutiques. (Crédit : Laboratoire X.O)

Deuxième grande échéance, c’est l’accord cadre qui doit être signé avec le CEPS [Comité économique des produits de santé, Ndlr], et troisième échéance, ce sont les présidentielles puisqu’aujourd’hui, notre propos ce n’est pas d’opposer innovation et produit mature. L’idée, c’est de dire qu’on a besoin des deux, en revanche, il faut que l’innovation trouve ses moyens de financement, et ça, ça nécessite de travailler en amont des directives au niveau présidentiel, pour qu’il y ait une vraie politique de santé. Aujourd’hui, la politique de santé qui existe depuis l’après-guerre ne fonctionne plus comme elle devrait fonctionner. Parce que ça coûte de plus en plus cher, parce que la population vieillit… il faut donc avoir, au moment des présidentielles, des discussions avec les candidats, et que les présidentiables aient la discussion avec les Français, parce qu’il y a des choix à faire.

Propos recueillis par Antonin Tabard