Le Grand Témoin : Dr Alexandre Lellouch, co-fondateur de la Maison Abeille

L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les pratiques médicales, notamment pour le dépistage des cancers de la peau. Mais quelles sont réellement ses performances et ses limites ? Co-fondateur de la Maison Abeille à Paris, le Docteur Alexandre Lellouch, chirurgien plasticien et chercheur, revient sur l’évaluation de ces outils en conditions réelles et partage sa vision d’une innovation médicale où l’IA accompagne le médecin sans jamais se substituer à son expertise.

Chirurgien plasticien et chercheurs, le Docteur Alexandre Lellouch partage son temps entre la France où il a co-fondé la Maison Abeille et les États-Unis où il fait ses recherches à l'hôpital Cedars Sinaï de Los Angeles.
Chirurgien plasticien et chercheurs, le Docteur Alexandre Lellouch partage son temps entre la France où il a co-fondé la Maison Abeille et les États-Unis où il fait ses recherches à l’hôpital Cedars Sinaï de Los Angeles. (Crédit : MedinTechs)

ON HEALTH : Vous avez fondé, avec le Dr Moshé Assouline, la Maison Abeille, à Paris, pour simplifier la prise en charge du cancer de la peau….

Dr Alexandre Lellouch, chirurgien plasticien et chercheur : C’est venu d’un constat assez simple : beaucoup de patients ne savaient pas où aller pour les cancers de la peau et ne trouvaient pas forcément une entrée avec le dermatologue. Et finalement, avec les progrès de l’IA et avec tout cet environnement pour optimiser la prise en charge, on a décidé, avec un médecin généraliste qui soit formés à la dermoscopie, avec une dermatologue et un chirurgien plasticien, de miser non pas sur une addition de chaque praticien, mais plutôt sur une potentialisation, afin de prendre les patients en charge de façon plus rapide et plus efficace.

Et alors justement, sur ces pathologies que vous traitez au quotidien, quel est l’apport de l’IA ?

Dès qu’on a mis en place le projet, il nous a été important d’étudier cet apport de l’IA dans nos pratiques. Il existe beaucoup de machines aujourd’hui, chez Maison Abeille, nous en utilisons une en particulier et nous voulions vérifier qu’elle fonctionne aussi bien que les industriels nous le disent. Et donc nos médecins généralistes et dermatologues qui l’utilisent pour dépister les cancers de peau ont pu tester sa performance.

Qu’est-ce qu’il en ressort, finalement ?

Nous avons publié dans le Journal of investigative dermatology les résultats d’une étude pour laquelle nous avions « screené » 403 patients. Et nous nous sommes rendu compte d’une chose, c’est que la spécificité était assez haute de 92 %. Autrement dit, Dans 92% des cas, lorsque l’IA rendait un dépistage négatif, ce n’était pas un cancer. Mais il restait 8% des cas où l’on pouvait manquer le diagnostic. Cas que nous avons bien sûr pu rattraper par l’analyse clinique.En revanche, La sensibilité était assez faible de 40 %. C’est-à-dire que lorsque l’IA disait que c’était un cancer, dans 60 % des cas c’était pas un cancer.

Autrement dit l’IA avait tendance à sur-diagnostiquer ?

On préfère toujours être rassuré que ça soit pas un cancer, mais ça peut quand même induire des cicatrices… C’est pour ça qu’il faut avoir conscience que l’IA n’est pas parfaite…

Comment réagir par rapport à ce constat ?

Nous avons justement créé Maison Abeille Académie parce que nous pensons que l’IA va prendre de plus en plus d’importance, parce que même si elle n’est pas parfaite, elle va être amenée à s’améliorer et les médecins vont faire de plus en plus appel à elle. Mais il faut savoir que les médecins doivent rester objectif sur leurs outils. C’est comme tout, quand vous utilisez un outil, il faut en connaître les limites. Finalement, aujourd’hui, notre expérience avec l’IA est positive. On sait qu’il y a des voies d’amélioration et nous justement, en tant que cliniciens, on souhaite donner un feedback aux entreprises et travailler avec eux pour pouvoir améliorer l’IA.

Et alors vous, au sein de Maison Abeille, les données que vous recueillez, vous vous en servez aussi pour améliorer l’IA utilisée par la machine ?

Aujourd’hui, nous sommes dans une période d’analyse pour savoir ce qu’on va faire de ces données et comment on va les utiliser. Pour cela, on travaille avec des ingénieurs et des biostatisticiens. Mais du reste, c’est encore un peu tôt pour en dire davantage.

Par ailleurs, il me semble que vous travaillez aussi aux États-Unis, notamment dans le cadre de vos travaux de recherche, cette fois sur la greffe de l’œil ?

L’univers des allogreffes m’a toujours passionné. J’ai publié sur les greffes de faces et les greffes de pénis. Quand un patient arrive très abimé après un accident par exemple, on ne peut pas toujours tout reconstruire par la chirurgie conventionnelle ou autologue. Et aujourd’hui, on passe dans une autre étape avec la greffe de l’œil. Parce qu’il ne s’agit pas que de greffer les composants de l’œil, une artère, une veine, un nerf, mais ça va être aussi une rééducation cérébrale.

Et l’IA dans tout ça ?

Aujourd’hui, grâce aux technologies de l’IA on va pouvoir implanter des électrodes dans le cerveau et même des implants intra-vitréens pour interpréter les signaux lumineux et les transformer en signaux électriques. C’est vraiment une nouvelle étape dans ce dans cette dans ce domaine. Et ça, c’est les travaux que vous menez en France.

Où en êtes-vous dans vos projets de recherche sur la greffe de l’œil ?

Ce sont des travaux que je mène aux États-Unis, à l’hôpital Cedars Sinaï de Los Angeles, et pour lesquels nous avons obtenu des financements du département de la défense. J’ai publié les premiers essais pré-cliniques sur le cochon, pour lesquels nous avons développé des modèles d’œil qu’on va pouvoir adapter sur l’homme.

Peut-être une dernière question très ouverte sur vos prochains projets ?

Au sein de notre laboratoire, nous avons obtenu un PEPR 2030, avec les Professeurs Nicolas Fortunel et David Smadja, ainsi que le Docteur Gille Lemaître, en partenariat avec l’Hôpital de Percy et l’Hôpital Saint-Louis, à hauteur de 4,7 millions d’euros, pour développer un projet de peau artificielle. Donc on travaille beaucoup sur ça et on espère pouvoir greffer des patients victimes de brulures et pouvoir standardiser cette technologie qui existe depuis 40 ans, mais limitée par les problèmes de rejet de greffe. Face à ce constat, on travaille spécifiquement sur le rejet de greffe, pour utiliser l’ingénierie tissulaire au lit du patient.

Propos recueillis par Antonin Tabard

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