Le Grand Témoin : Thierry Hulot, président du Leem

À l’occasion de la conférence de presse de rentrée du Leem, son président, Thierry Hulot, a lancé un signal d’alarme : la spirale du déclassement sanitaire de notre pays est enclenchée, dans un contexte international qui rebat les cartes. Patients privés de traitements, secteur industriel asphyxié, souveraineté menacée… l’heure des choix est arrivée, estime le représentant des entreprises du médicament. Dans ce nouveau format “Le Grand Témoin”, il se livre dans une interview fleuve.

PDG de Merck en France, Thierry Hulot est le président du Leem.
PDG de Merck en France, Thierry Hulot est le président du Leem. (Crédit : Leem / Marion Delattaignant – Photographe)

ON HEALTH : Vous avez fait le choix, en début d’année, de rendre public votre combat contre le lymphome. Vous êtes aujourd’hui en rémission, comment avez-vous vécu, en tant que PDG d’un géant comme Merck en France et président des Entreprises du médicament, de passer côté patient ?

Thierry Hulot, président du Leem : C’est une épreuve qui transforme. Je suis passé de l’autre côté de la barrière et j’ai vécu la même chose que des milliers de patients français : l’angoisse du diagnostic, la peur de souffrir, de ne pas avoir le traitement disponible dans ma pharmacie et tous les nombreux questionnements qui accompagnent le combat quotidien contre la maladie. J’ai pu bénéficier de traitements performants, de professionnels engagés, et je suis aujourd’hui en rémission, ce qui est une immense chance.

« Quand on est dirigeant d’une entreprise pharmaceutique et qu’on traverse une telle épreuve, on ne peut plus parler de médicament, d’accès ou d’innovation comme avant. »

Je tiens d’ailleurs à remercier tout particulièrement les Hospices Civils de Lyon (HCL) ainsi que son personnel soignant pour leur engagement et leur expertise dans la lutte contre la maladie, offrant ainsi un soutien précieux à tous les patients. Mais ce parcours m’a aussi rappelé que cette chance n’est pas toujours équitablement distribuée. Quand on est dirigeant d’une entreprise pharmaceutique et qu’on traverse une telle épreuve, on ne peut plus parler de médicament, d’accès ou d’innovation comme avant. Je porte ces sujets de manière beaucoup plus personnelle désormais. Cela renforce l’urgence d’agir pour que chaque patient, partout en France, puisse bénéficier de ce qui se fait de mieux, sans délai ni discrimination.

Vous l’avez évoqué en introduction de votre conférence de rentrée, qu’est-ce que cela signifie de se battre, quand on est à la fois patient et dirigeant de laboratoire pharmaceutique ?

Cela signifie vivre une forme de combat sur deux fronts. En tant que patient, on lutte pour sa santé, pour sa vie, avec ce que cela implique de doutes, d’attentes, mais aussi de confiance dans le corps médical et dans les traitements. En tant que dirigeant, on est au cœur de l’écosystème qui rend ces traitements possibles. Cela donne une acuité particulière : on vit le chemin parcouru entre la recherche, le développement clinique, l’autorisation de mise sur le marché, et enfin l’accès pour les patients. Pour moi, cela a décuplé mon engagement professionnel : faire avancer collectivement un système plus juste, plus rapide, plus solidaire. Parce que derrière chaque boîte de médicament, il y a une vie en suspens, une famille en attente, un parcours de soin à améliorer.

Comment se porte le médicament en France ?

Mon constat est malheureusement assez pessimiste… Nous sommes un pays historiquement fort en recherche, avec un tissu industriel remarquable, des talents de très haut niveau, mais aujourd’hui, nous perdons du terrain. L’accès à l’innovation est trop lent : en moyenne, un médicament met 500 jours à être disponible pour les patients français après son autorisation européenne. Seuls 60 % des nouveaux traitements autorisés en Europe sont disponibles chez nous. Les investissements industriels s’orientent vers d’autres pays plus stables, plus prévisibles. Et tout cela a des conséquences concrètes pour les patients, pour les soignants, et pour notre souveraineté sanitaire. Le médicament n’est pas un bien de consommation comme les autres. Il est au cœur de notre sécurité sanitaire et de notre modèle de santé. Or aujourd’hui, les signaux sont au rouge : si l’on n’agit pas, on court vers un décrochage durable.

Entre turbulences géopolitiques et politique française incertaine, quel avenir pour le médicament en France ?

Le risque d’un décrochage durable de la France dans le paysage pharmaceutique mondial est bien réel. Depuis quelques mois, s’est mise en place une véritable géopolitique du médicament que l’on ne peut plus ignorer et dont nous devons tenir compte. D’autres pays, notamment en Europe, investissent massivement dans leur industrie de santé. Ils font des choix structurants, donnent de la visibilité à leurs acteurs. En France, nous avons tendance à empiler les réformes, à changer de cap tous les deux ans, à traiter le médicament comme une variable d’ajustement budgétaire. C’est une erreur stratégique. Nous nous sommes tous réjouis lors de Choose France 2024 avec un milliard d’investissement fléchés sur la santé. En 2025, nous sommes à un quart de cette somme. Pendant ce temps, ces derniers mois, l’industrie pharmaceutique a annoncé 300 milliards d’investissements aux États-Unis… La Chine, quant à elle, a mis en place depuis des années un plan pluriannuel pour faire de la santé des Chinois une priorité, en attirant l’industrie pharmaceutique, en favorisant les investissements, en accompagnant la recherche, en créant des infrastructures. D’ici quelques années, nous importerons les innovations de Chine.

(Crédit : Leem / Marion Delattaignant – Photographe)

Face à ces constats, qu’est-ce qu’il est possible voire impératif de faire ?

Nous avons des leviers : réinvestir massivement dans la chaîne du médicament, depuis la recherche jusqu’à la distribution, soutenir l’innovation avec des incitations adaptées, sécuriser les prix des médicaments pour éviter les ruptures, simplifier les procédures administratives qui freinent l’accès. Il faut aussi redonner de la compétitivité à notre territoire pour que la France redevienne attractive pour les sites de production, pour les essais cliniques. Au-delà des mesures techniques, c’est une question de vision. Le médicament doit être reconnu comme un bien stratégique, au même titre que l’énergie ou la défense. Il faut penser long terme, créer un pacte de confiance entre l’État, les industriels et les citoyens. On ne peut plus se permettre de naviguer à vue. C’est pourquoi j’en appelle à des États Généraux du médicament pour redéfinir notre système de santé en y impliquant l’ensemble des acteurs. Il faut de toute urgence une politique du médicament à part entière, avec une ambition collective. À l’échelle de la France comme à l’échelle européenne.

Que souhaiteriez-vous dire au nouveau Premier ministre ? Le Leem a-t-il des propositions à faire pour garantir l’accès, l’innovation et la souveraineté ?

Oui, nous avons des propositions concrètes, structurées, que nous avons partagées dès le début de l’année. Ce que nous attendons du nouveau Premier ministre, c’est une écoute réelle, un engagement dans la durée, et une reconnaissance du médicament comme pilier de notre souveraineté sanitaire. Il ne s’agit pas de défendre les seuls intérêts de l’industrie – il s’agit de défendre les intérêts du pays. La France ne représente que 3 % du marché mondial, il faut absolument rester attractif si nous voulons que les innovations arrivent dans le pays. Nous avons besoin d’un État partenaire dans ce combat pour l’accès, pas seulement régulateur. La balle est dans le camp du politique. Nous sommes prêts à travailler, à innover, à investir. Mais cela ne peut pas se faire dans un climat d’instabilité et de défiance. Le moment est venu de transformer les constats en décisions, et les intentions en actes.

Enfin, vous avez lancé un appel à des États généraux du médicament… ?

C’est un appel que je lance solennellement. Il faut prendre le temps, collectivement, de se poser, de comprendre où nous en sommes, et de décider ensemble où nous voulons aller. Les États généraux du médicament, ce ne serait pas une simple table ronde ou une concertation de plus. Ce serait un moment fondateur, pour remettre à plat notre modèle : comment on accède à l’innovation, comment on produit, comment on finance, comment on garantit l’équité d’accès pour tous les citoyens. Et cela implique tous les acteurs : patients, soignants, industriels, prescripteurs, distributeurs, chercheurs, parlementaires, administration. C’est une invitation à sortir des postures, des querelles techniques, et à revenir à l’essentiel : qu’est-ce qu’un pays veut faire de sa politique du médicament ? Le modèle français est à un tournant. On peut encore le relever, le refonder, mais il faut le faire ensemble, avec ambition et transparence. Et ces États généraux seraient le bon point de départ.

Propos recueillis par Antonin Tabard