Le Grand Témoin : Arnaud Robinet, président de la FHF

Maire de Reims depuis 2014 et président du Grand Reims depuis 2024, Arnaud Robinet est, depuis 2022, président de la Fédération Hospitalière de France. Maître de conférence universitaire à l’Université de Reims-Champagne-Ardennes et praticien hospitalier en pharmacologie au CHU de Reims depuis 2007, il a été reconduit en fin d’année à la présidence de la FHF pour un second mandat.

ON HEALTH : La FHF a fêté le centenaire de sa création l’an dernier, 100 ans au cœur de la santé. Comment se porte l’hôpital par rapport à 1924 ?

Arnaud Robinet, président de la FHF : La Fédération hospitalière de France représente aujourd’hui l’ensemble des 1 000 hôpitaux publics et des établissements médico-sociaux. C’est une institution plus que centenaire, expérimentée, mais résolument dynamique. Et contrairement à certaines idées reçues, l’hôpital public se porte bien.

Président de la FHF depuis 2022, Arnaud Robinet a été reconduit pour un second mandat en fin d'année.
Président de la FHF depuis 2022, Arnaud Robinet a été reconduit pour un second mandat en fin d’année. (Crédit : Gilles Cohen)

Il est même plus performant que jamais. En 2024, près de neuf millions de personnes ont été prises en charge en hospitalisation, et l’activité a progressé de 4 % en 2024 comme en 2025. Dans le même temps, l’absentéisme a reculé, pour revenir à son niveau de 2019, avant la crise du Covid. C’est un signal positif, car l’hôpital ne fonctionne que grâce à l’engagement de ses professionnels. Je veux d’ailleurs saluer ici l’ensemble des équipes hospitalières, qui tiennent le système au quotidien, dans des conditions souvent exigeantes.

Cette dynamique d’activité et de qualité coexiste toutefois avec de fortes tensions financières. Ces difficultés tiennent à des facteurs largement exogènes : inflation durable des coûts, revalorisations salariales indispensables, hausse des besoins de santé liée au vieillissement et aux maladies chroniques.

« L’hôpital n’est pas une île ; il est au cœur d’un système de santé qui doit être pensé, organisé et financé de manière globale. »

L’hôpital public est aussi le socle de l’excellence médicale française. Les centres hospitaliers universitaires portent près de 80 % de la recherche clinique, faisant de la France l’un des pays les plus innovants en matière de santé. Ce sont nos fleurons, au cœur de la médecine de demain. Mais cette performance a un revers : l’hôpital public est aussi le réceptacle de toutes les tensions qui traversent notre système de santé, en particulier celles liées à l’accès aux soins. Vieillissement de la population, maladies chroniques, urgences saturées : l’hôpital absorbe ce que le système ne parvient plus à réguler en amont.

C’est pourquoi la réponse ne doit surtout pas être, une nouvelle fois, hospitalo-centrée : cela n’aurait pas de sens. L’hôpital n’est pas une île ; il est au cœur d’un système de santé qui doit être pensé, organisé et financé de manière globale.

Les crises sanitaires récentes ont montré l’interdépendance entre la santé humaine, l’environnement et les conditions de vie, rappelant que l’hôpital s’inscrit dans un écosystème de santé global, bien au-delà de ses murs.

Vous avez été reconduit à la présidence de la FHF le 17 septembre dernier : un coup d’œil dans le rétro ?

Ce premier mandat a permis de fortement consolider la place de la FHF dans le débat public et auprès des pouvoirs publics. Dans un contexte de crises successives — sanitaire, climatique, sociale —, notre Fédération s’est affirmée comme un acteur de référence, exigeant mais constructif, capable de porter la voix de l’hôpital et du médico-social publics avec clarté et constance.

Nous avons obtenu des avancées concrètes, notamment lors des PLFSS 2024 et 2025, avec un rattrapage ciblé de spécialités sous-financées et près d’un milliard d’euros supplémentaires pour les hôpitaux. Nous avons aussi structuré le débat de fond, avec des publications de référence — livre blanc du centenaire, travaux sur la prévention, la psychiatrie, le sport-santé — et, surtout, avec la production d’un cadre complet de loi de programmation en santé.

Ce bilan repose sur une méthode assumée : unité, fermeté constructive, ancrage territorial et argumentation chiffrée. C’est ce qui a permis à la FHF d’être plus audible, plus influente et plus respectée.

Et ce nouveau mandat, comment l’appréhendez-vous ?

Je l’aborde avec lucidité et détermination. Notre système de santé est à un tournant : les besoins augmentent, les ressources sont contraintes, et le statu quo n’est plus tenable. Dans ce contexte, l’hôpital public tient encore, et même plus que jamais, mais il ne pourra pas continuer à compenser indéfiniment les fragilités de l’ensemble du système.

Ce nouveau mandat sera donc celui de l’amplification. Amplification de notre action pour défendre l’hôpital et le médico-social publics, mais aussi pour dire la vérité sur les choix à opérer et les efforts nécessaires. Il s’agira surtout de convaincre qu’un chemin existe pour refonder durablement notre système de santé.

Pour ce nouveau mandat, Arnaud Robinet entend programmer la santé et le Grand Âge.
Pour ce nouveau mandat, Arnaud Robinet entend programmer la santé et le Grand Âge. (Crédit : Gilles Cohen)

Mes priorités sont claires : programmer la santé et le Grand Âge, assurer la soutenabilité du système en misant davantage sur la prévention et la pertinence, réussir la bataille des métiers, et affirmer la santé comme un enjeu de souveraineté nationale. Avec une conviction simple : l’hôpital public n’est pas un coût, c’est un investissement pour l’avenir, au cœur du pacte républicain.

Vous avez remis en mai dernier aux ministres Catherine Vautrin et Yannick Neuder le cadre d’une loi de programmation en santé sur lequel la FHF a planché de nombreux mois. Des nouvelles ?

Comme cela a été présenté par la FHF, la programmation propose un changement de paradigme et une nouvelle méthode : partir des besoins de santé avant de choisir les meilleurs moyens financiers, humains, matériels pour les atteindre, sur cinq ans, dans un objectif d’efficacité, de responsabilité et de soutenabilité, pour sortir de la navigation à vue et de l’urgence permanente. La santé doit bénéficier de la même logique de programmation déjà appliquée aux ministères de la défense, de l’Intérieur et de la justice, afin de pouvoir continuer à assumer ses missions de service public.

Cette proposition commence à porter ses fruits, notamment à travers le vote transpartisan cette année d’un amendement visant à entériner le principe d’une loi de programmation en santé dans le PLFSS 2026. Il a été annulé par la suite pour des raisons de procédure mais constitue un signal très positif. Pour le moment, le sujet n’a pas encore définitivement émergé, mais je ne me fais aucune illusion sur le fait que cette loi de programmation sera un projet présidentiel, et elle doit être un des thèmes centraux de la future campagne de 2027. C’est en tout cas ce à quoi la FHF va travailler activement sur les prochains mois.

Il en va de même pour la loi de programmation sur le Grand Âge que prépare également la FHF, autre urgence absolue qui nécessite aujourd’hui un rapide changement de paradigme.

Vous avez publié en septembre un livre blanc sur l’IA en santé… Qui est le maître ?

Ma réponse est sans ambiguïté : le maître de l’IA en santé, c’est l’établissement de santé. Face au patient, la responsabilité, juridique comme éthique, ne peut reposer que sur le professionnel et sur l’établissement. Elle ne peut pas être déléguée à un industriel, à une plateforme étrangère ou à un algorithme opaque. L’intelligence artificielle est un outil puissant, parfois spectaculaire, mais elle doit rester un outil maîtrisé. Elle ne décide pas à la place de l’Humain : elle l’assiste.

« L’IA ne remplacera jamais le soin ; elle doit rendre du temps au soin. »

C’est l’un des messages centraux portés par la Fédération hospitalière de France : la question de l’IA n’est pas uniquement technologique. Elle est aussi politique, éthique et organisationnelle.

Garder la maîtrise, d’abord, c’est éviter que l’IA n’accentue les fractures entre établissements. L’hôpital public a une mission d’égalité d’accès aux soins. L’IA doit être un levier de progrès partagé sur tout le territoire, pas un facteur d’exclusion supplémentaire entre ceux qui auraient accès aux meilleures solutions et les autres.

Maîtriser l’IA, ensuite, c’est l’évaluer avec exigence. Une IA utile n’est pas une IA spectaculaire. C’est une IA testée en conditions réelles, mesurée dans la durée, auditée sur ses biais, et réellement bénéfique pour les équipes et pour les patients. Cette évaluation ne peut pas être théorique : elle doit se faire au plus près du soin, par les établissements eux-mêmes.

Enfin, il y a un enjeu de souveraineté. Dépendance technologique, maîtrise des données de santé, impact environnemental : ce sont des choix stratégiques. Nous devons rester pilotes de l’innovation, et non devenir de simples consommateurs de solutions clés en main conçues ailleurs.

C’est dans cet esprit que la FHF, via sa commission FHF IA, a publié un livre blanc, lancé le premier baromètre national de l’IA à l’hôpital et développé un parcours de sept masters class à destination des hospitaliers. L’objectif est clair : donner aux établissements les clés pour comprendre, décider et maîtriser l’IA, au service du soin et de l’intérêt général.

On vient de parler IA, c’est une innovation parmi tant d’autres. Qu’elle soit technologique, thérapeutique ou organisationnelle, l’innovation est partout au sein de l’hôpital. À quoi ressemblera, selon vous, l’hôpital de demain ?

L’hôpital de demain sera à la fois plus innovant et plus humain.

Il sera d’abord plus connecté, pour renforcer l’accès aux soins. L’intelligence artificielle contribuera au diagnostic, à la gestion des flux, à la prévention des risques et à l’optimisation des ressources. Mais l’enjeu central restera l’égalité territoriale de l’accès aux soins : télémédecine, suivi à distance et partage sécurisé des données devront réduire les inégalités, pas les accentuer.

Il sera aussi plus préventif que curatif. Face au vieillissement et aux maladies chroniques, l’hôpital devra intervenir plus tôt, proposer des parcours personnalisés, renforcer la coordination avec la médecine de ville et s’appuyer sur le suivi numérique des patients.

L’hôpital de demain prendra également toujours mieux soin de ses soignants. L’innovation organisationnelle devra simplifier le quotidien, optimiser le temps médical et redonner toute sa place à la relation avec le patient, en valorisant l’expertise des équipes.

Il demeurera un lieu d’excellence scientifique, avec une recherche clinique prioritaire : protocoles optimisés, essais accélérés, meilleure identification des patients éligibles, et un lien renforcé entre recherche fondamentale et pratique clinique.

Enfin, il poursuivra sa transformation écologique, en réduisant son empreinte énergétique, en rendant ses achats et ses circuits plus durables et en limitant les déchets. L’objectif est clair : conjuguer excellence des soins, responsabilité environnementale et service de l’intérêt général.

Propos recueillis par Antonin Tabard